Bagarre pour l’aptitude médicale

 

En 1957, je suis en classe de terminale, section maths techniques, à l’Ecole des Pupilles de l’Air, à Grenoble et je me prépare à passer la deuxième partie du bac. Je veux devenir pilote.

Un soir de novembre, à la fin du cours d’atelier où je viens de passer quatre heures debout devant mon tour, je ne me sens pas en grande forme. J’ai des douleurs dans les jambes et je dois me faire aider pour enlever ma combinaison de travail. Pendant l’étude surveillée qui suit, la situation ne s’améliore pas et, à la fin du repas du soir, comme j’ai vraiment du mal à plier mes jambes et que je me sens fiévreux, je traverse la cour et monte les quatre étages du vieux bâtiment, qui mènent à l’infirmerie.

Prise de température et de tension, examen de la gorge et des oreilles, peut-être une aspirine.

- On te garde. Reposes toi, demain ça ira mieux.

Le lendemain, visite du toubib et prise de sang pour une vitesse de sédimentation. Deux heures plus tard, le toubib revient et me dit :

- Tu vas aller à l’hôpital pour des examens complémentaires.

Rhumatisme articulaire aigu avec souffle au cœur. Je suis resté plus de deux mois, couché, à l’hôpital militaire de La Tronche. Après un bon mois de convalescence, pendant lequel je ne dois pas faire d’effort, je retourne à l’école, en mars.

A l’hôpital, un toubib me prévient gentiment des risques que je prendrais en faisant de gros efforts. Quand je lui réponds que je veux être pilote, il me regarde un peu tristement et me dit gentiment quelque chose comme :

- Il faudrait que tu envisages une autre voie. Pourquoi pas bibliothécaire ou conservateur de musée. En tout cas, un travail au calme, dans un bureau.

J’ai pensé : - Cause toujours, je veux être pilote. Cette année là, j’ai loupé mon bac.

Pendant deux ans, chaque mois, on m’injectera au moins 5 cc d’un liquide qui ressemble à du lait. Les deux jours suivants, je ne peux m’asseoir que sur une fesse.


 L’année suivante, je redouble. En novembre, je commence à « pisser du sang ». Pendant quelques jours je ne dis rien mais un soir, j’ai des coliques néphrétiques. Je remonte à l’infirmerie où j’apprends ce que veut dire : « avoir mal ». Retour à l’hôpital, examens. Les radios ne donnent rien de précis, les toubibs ne savent pas trop quoi penser. Deuxième Noël à l’hôpital de La Tronche et retour à l’école en janvier avec un traitement pour les reins. Un peu plus tard j’évacue du sable et un petit calcul rénal.

Cette année là, je passe le conseil de révision. Nu, au milieu d’une troupe de jeunes de mon age, je me retrouve devant un des médecins qui m’a soigné à l’hôpital. Nous sommes en pleine « guerre d’Algérie » et il faut du monde pour « maintenir l’ordre ». On fait la chasse à ceux qui essaient de se « planquer ». Le toubib me regarde, me reconnaît, prend de mes nouvelles et, sur un petit papier cartonné, il commence à écrire des chiffres. Puis il me dit : « Je te réforme ». Presque en pleurant, je lui réponds que je veux être pilote. Il me regarde dans les yeux, hésite quelques secondes, raye ce qu’il vient d’écrire et me déclare, « je vais essayer de te faire ajourner un an ». Je le remercie et je m’en vais, soulagé. Je viens de gagner un an. En réalité, comme il fallait des bras, j’ai été déclaré « apte service armé ».

Cette année là, j’ai mon bac et l’Ecole m’autorise à entrer en première année des classes préparatoires à l’Ecole de l’Air, en Air I.


En Air I, je subis « les exercices physiques intensifs de début d’année » associés aux bahutages et à l’entraînement militaire. Je suis la préparation militaire parachutiste et fais mes premiers sauts en parachute. Comme nous pouvons aussi bénéficier de bourses pour voler en aéro-club, j’en profite.

Pour la première fois je me présente au Centre d’Expertise Médicale du Personnel Navigant, le C.E.M.P.N, caserne Forbin, à Aix en Provence, pour la visite médicale d’aptitude à l’emploi de pilote militaire.

En lisant mon dossier médical, le toubib me jette un drôle de regard, hoche la tête, et me déclare « INAPTE ».

Je retourne à l’école, à Grenoble.

L’année suivante, nous passons en deuxième année de préparation, en Air II, et nous signons un engagement pour trois ans. La durée du service militaire est de 27 ou 28 mois. Un engagement pour une durée de 36 mois n’est donc pas trop pénalisant et nous pouvons effectuer notre service tout en poursuivant nos études. Une sacrée chance !

Cette année là je continue à voler et à sauter en parachute. J’ai même la chance de faire le Tour de France Aérien des jeunes pilotes avec René, un moniteur de l’aéro-club.

Je retourne au C.E.M.P.N. où je revois le même toubib qui me dit quelque chose comme :

- Tu perds ton temps. Avec ce que tu as eu, tu ne pourras jamais être pilote militaire.

J’ai beau lui expliquer que j’ai subi les bahutages, les marches de nuit, le manque de sommeil, l’entraînement para, que je vole, que je saute en parachute, que je fais du sport avec mes camarades et que, si je n’étais pas élève dans une école militaire, je n’aurais pas de dossier médical et qu’il ne saurait rien de mes ennuis de santé…INAPTE.

En fin d’année, je passe donc le concours comme « mécanicien ». Je suis en attente, dans les derniers de la liste complémentaire. L’école m’autorise à redoubler la classe de Air II. C’est la dernière année où je peux me présenter au concours comme pilote, avant la limite d’âge. 

Les années précédentes, les professeurs se sont plaints du désordre provoqué par le passage des visites médicales d’aptitude pour les candidats pilotes. Nous sommes absents deux jours, par petits paquets, et cela perturbe les cours… Le commandement a donc décidé que les visites médicales se passeraient pendant les vacances scolaires, dans les C.E.M.P.N. dont dépend la région où les élèves passent leurs vacances. Je passe mes vacances à Dijon. Je quitte donc l’école avec mon livret médical et une convocation pour le C.E.M.P.N., à Nancy-Essey. Dans le train qui m’emmène à Nancy, en uniforme, je réalise que j’ai oublié mon dossier médical à la maison, à Dijon. Je passe sur les réflexions amusées faites par les secrétaires du centre, à propos des candidats, futurs officiers.

Les examens préliminaires se passent bien. Arrive le passage devant le toubib, goguenard, qui espère que je n’oublierai pas ma tête en montant dans l’avion que j’essaierai de piloter, puis :

- Pour moi, c’est bon. Tu nous envoies rapidement ton dossier médical et, s’il n’y a rien de sérieux à l’intérieur, je t’enverrai ta feuille jaune.

La feuille jaune, le compte-rendu d’examen sur lequel est portée l’aptitude, ou l’inaptitude médicale du candidat.

- Ben… c'est-à-dire que… justement…etc… ». Je vide d’autant plus mon sac que je pense bénéficier d’une oreille attentive.

- Il faut que je voie ce qu’il y a dans ton dossier médical.

Retour à Grenoble.

Pendant une semaine, avec le moral en butée haute, ou en butée basse, j’ai attendu. Puis la fameuse feuille jaune est arrivée : APTE ELEVE NAVIGATEUR 6 MOIS…

YOUPI. Je peux présenter le concours comme navigant.


 

J’intègre alors l’Ecole de l’Air comme P.N. Au bout des 6 mois, en « poignard et gants blancs », je retourne à Aix pour faire prolonger mon aptitude médicale. J’y retrouve le toubib qui m’a déclaré inapte l’année précédente.

- Tu as l’air de savoir ce que tu veux. Comme tu n’as pas été malade depuis ta dernière visite, je reconduis ton aptitude. Peut-être m’a t il même classé « élève pilote de transport ».

Deux ans plus tard, après avoir été « bahuté » une fois de plus et avoir fait partie de l’équipe de cross de l’Ecole de l’Air, je suis sous lieutenant. Mes notes en pilotage sont bonnes et je me prépare à une carrière de « transporteur » qui ne me déplait pas, mais je pourrais partir pour l’école de chasse, à Tours, si j’avais l’aptitude médicale.

Je vais passer ma dernière visite médicale annuelle à Aix.

Reçu par le médecin-chef près avoir subi avec succès tous les examens médicaux, je lui dis que je souhaiterais être pilote de chasse et aller à Tours, avec mes bons camarades. Je lui demande, très respectueusement, pourquoi après tant d’années et toutes les activités physiques que j’ai pu avoir, je dois encore « payer » pour une maladie de jeunesse. Je sens qu’il m’écoute.

Il me renvoie en salle d’attente.

Quelques minutes plus tard, un siècle, un secrétaire arrive avec les dernières feuilles jaunes.

Il me tend le mienne. 1111 APTE CHASSE. J’allais avoir 25 ans, j’ai pleuré.


 Juin 2008 

Comme suite à une hémorragie méningée et après trois ans d'attente au sol, j'ai repassé la visite médicale d’aptitude au pilotage.

Le CMAC m'a donné une aptitude avec dérogation et j'ai recommencé à voler. Comme sur Airbus ou sur Boeing, je dois maintenant être accompagné d’un copilote en règle et en bon état. C'est mieux que rien, mais j'ai l'impression d'être redevenu un petit garçon à qui des « grandes personnes », qu’il ne connaît pas et qu’il n’a jamais rencontré, interdisent sans explication d’utiliser normalement son jouet favori.

Aujourd’hui, quand je suis optimiste je m’efforce de croire que j’ai rajeuni de 50 ans et, quand je suis pessimiste, j'ai l'impression d'être revenu 50 ans en arrière.

 

J'ai eu envie de demander aux décideurs du C.M.A.C. si je pouvais garder l'espoir de pouvoir piloter tout seul un jour et, surtout, la nature des risques existants à voler seul à bord. Médicaux pour moi, physiques pour des tiers, ou judiciaires et bien compréhensibles dans le monde qui nous entoure, pour ceux qui délivrent les licences ?

Puis je me suis souvenu du conseil d'un de mes amis chinois :

il ne faut pas prendre le risque de marcher sur la queue du dragon qui dort. 

Alors, je me contente de "faire avec" en pensant que, si la potion est réellement indispensable, un peu de pédagogie aurait peut-être aidé à la faire passer.


Juin 2009 

Après un an passé à ronger mon frein et juste avant de repasser la visite médicale, j’ai quand même pris le risque de titiller la queue du dragon. Apte 6 mois : bonne pioche !

Comme les vieilles trapanelles remises en état de vol après un séjour prolongé dans le fond d’un hangar, je viens de faire mon deuxième « premier solo ». HEU-REUX !!!