La vache


 Après plus de 30 ans d’abstinence, je me suis remis au vol à voile en préparation d’une retraite qui s’annonce en avance sur l’horaire normal.

 

14 juillet 1998.

Il fait beau dans la région de Chartres, j’arrive sur le terrain de Bailleau.

Le chef pilote m’accueille gentiment : « Si tu le sens, tu pars en 300 bornes. Frank te guidera. Tu prends le « Pégase », il aura l’ « AS 20 ». Marché conclu.

Remplissage des ballasts, mise en place du casse croûte et de la bouteille d’eau, remorquage et départ sur la campagne pour effectuer un parcours qui s’annonce sous de bons auspices.

 

Six heures plus tard, les « pompes » sont faiblardes et l’altitude ne veut pas dépasser 5 à 600 mètres. Je vois le terrain de Bailleau, ma destination, assez haut dans la verrière. Le vent, pas très fort, est contre moi. Je suis trop bas pour rentrer, d’autant plus qu’il me faut encore traverser l’autoroute, la voie ferrée et la route nationale.

Dessous c’est la Beauce. Les moissonneuses sont en action, mais beaucoup de champs ne sont pas encore coupés. On ne peut pas se poser partout. Loin devant moi, Frank, avec son AS 20 en panne radio est en route vers la maison, prêt à atterrir.

J’essaie de me refaire une santé, mais quand j’arrive à reprendre 100 mètres je m’éloigne du terrain. Cela fait plus de six heures que je suis en l’air. Je suis fatigué et mon pilotage s’en ressent. Je suis tenté de « biller » sur le point de dernier virage et de me poser.

« Si je trouve une petite pompe : c’est gagné ».

« Si je trouve une petite dégueulante, je suis bon pour l’autoroute ou la voie ferrée ».

Je continue à me battre en lorgnant la piste qui me nargue. Je suis fatigué, j’en ai marre.

 

« Tu es mûr pour faire une connerie. Ne fais pas l’andouille, ne pars qu’à coup sûr.

Il vaut mieux faire une vache ici dans de bonnes conditions, que de te casser ou de casser la bagnole à cinq cents mètres du terrain ».

 

Après une bonne demi-heure de bagarre, je n’y crois plus.

« Je vais me vacher à dix bornes de la piste. C’est trop con ».

Je préviens un pilote encore en l’air de mes intentions. En choisissant la meilleure bande de blé coupé, celle que j’avais repérée depuis longtemps, je me vache… à dix kilomètres de la piste. La Honte !

 

Ce jour là, en essayant de rejoindre la piste, un vélivole s’est tué à cinq kilomètres du terrain. Il n’a pas pu franchir les derniers obstacles. D’après les témoins il aurait, soit décroché, soit frotté les blés avec l’extrémité de son aile, dans un dernier virage effectué très bas, trop tard ?

 

Plus jeune, je crois que j’aurais « billé » sur la piste et, peut-être, terminé mon circuit, …ou fini comme ce malheureux camarade d’un autre club, et que je ne connaissais pas.