Une vrille exotique

Commandant du deuxième escadron d’instruction sur Fouga, à Salon, je n’ai pas la réputation d’être tendre. Aujourd’hui, je contrôle en « test perfectionnement », un élève d’un escadron frère. Le briefing s’est bien passé et, jusqu’ici, l’élève se débrouille plutôt bien.

 Arrive l’exercice de vrille. Je lui demande : « Deux tours à droite ». L’élève continue la montée et s’arrête au plafond de l’axe de voltige qui nous sert de zone d’exercice, c’est à dire 2.000 pieds sous le plafond maximum autorisé pour les vrilles. Il énumère les actions vitales avant la vrille, commence la réduction de vitesse et engage les virages de sécurité.

Je le questionne. Il connaît bien cette possibilité de monter plus haut, mais il me dit que d’habitude il part de l’altitude à laquelle il s’est arrêté. Je place un petit couplet sur le bien fondé de la dérogation d’altitude « spéciale vrille ». Il monte de 2.000 pieds. Je me promets de vérifier ses dires auprès de son moniteur. 

C’est parti, comme dans le livre. Un tour, deux tours,… trois tours. Les commandes bougent dans le désordre et, dans les écouteurs, j’entends la respiration de l’élève qui s’accélère. Dans la glace avant et dans le périscope de la place arrière, la vitesse de rotation de la route qui mène à Aix en Provence s’accélère elle aussi. 

Quatre tours. Je demande d’un air que je veux détaché : « Vous avez des problèmes ? »

- Oui, l’ergot de la sensibilité artificielle est coincé dans ma combinaison de vol. Le manche est bloqué. Je ne peux pas le déplacer vers l’avant. 

Nous sommes maintenant deux à respirer très vite. Nous arrivons vers 11.000 pieds (3.300 mètres), la vitesse de rotation est forte. Je lui dis :

-  A moi les commandes. Lâchez tout et soyez très souple sur votre jambe qui bloque le manche.

Un tour et demi plus tard l’avion est sorti de vrille. La ressource est classique, l’élève et moi-même reprenons un rythme de respiration normal. Il libère le manche et sa combinaison. 

« Que décider ? »

Retourner à la base et le sanctionner d’une fiche rouge ?

Lui donner une deuxième chance, au risque d’être injuste pour lui (cet incident l’aura certainement stressé pour la suite du vol), injuste aussi pour les autres, qui engagent une vrille et en sortent sans problème ? 

Le vol s’était bien passé jusque là. L’élève me paraissait sérieux et il semblait bien réagir.

Je décide de passer un marché avec lui. « On oublie ce qui vient de se passer. Je garde les commandes et on remonte. Quand on arrivera au plafond, si vous le souhaitez, vous reprendrez les commandes et on refera une vrille avant de continuer le test. Sinon, on rentre à la base maintenant et vous repasserez votre test plus tard ». Marché conclu. 

Le test s’est poursuivi normalement. L’élève a fait du bon travail.

Au débriefing, il m’a assuré que les poches de sa combinaison étaient bien fermées. Je n’ai pas compris et pas trop cherché à comprendre comment il avait réussi à coincer le manche dans sa combinaison. Il a eu son test avec une note correcte.

Est-ce juste ?  Est-ce injuste ?  Je n’en sais rien, mais je ne regrette rien.


Pendant la période « chaude » de la vrille, j’avais décidé de lancer l’évacuation de l’élève à 8.000 pieds. Seul, dans un avion centré arrière après le départ de l’élève, je ne sais pas à quelle altitude je serais parti.