Air Actualités n° 457 novembre décembre 1992 (Lcl Henri Guyot)

Si la Patrouille de France m’était contée

 

Bien qu’elle ne porte son nom que depuis 40 ans, la Patrouille de France hérite, des nombreuses expériences du temps passé, le savoir-faire et la virtuosité. Des exploits individuels d’Adolphe Pégoud avant 1914 à ceux d’Alfred Fronval après la Grande Guerre, d’Étampes à Salon de Provence pour les patrouilles, une page d’histoire est à dédier à ceux qui ont oeuvré pour le renom de nos cocardes.

Août 1913, Adolphe Pégoud essaie un parachute. Alors qu’il vient d’abandonner son Blériot, il s’aperçoit que l’avion, livré à lui-même, se met à évoluer curieusement. L’idée est née : faire de la voltige, voler sur le dos. La grande aventure de l’acrobatie aérienne débute et le 21 septembre de la même année, toujours à Buc, Pégoud effectue retournements, boucles, tonneaux et montées en chandelle. Qui dit voltige dit spectacle. Le 12 octobre, c’est la première et véritable représentation de ce pionnier devant 200 000 spectateurs. Vienne, Berlin, Hanovre, Gand et Bruxelles marquent les étapes de la première tournée de ce démonstrateur français. Un nouveau style s’initie après le « Cirque de Moisant » et les shows tels que les pratiquait Roland Garros dans le ciel nord américain vers 1910. Hélas la Grande Guerre est là et ces inventeurs d’un nouvel art s’illustrent et disparaissent au combat. Le sous-lieutenant Pégoud (six victoires) est abattu le 31 août 1915. Le 5 octobre 1918, c’est au tour de Roland Garros (quatre victoires).Après l’Armistice le spectacle continue. Albert Fronval, Marcel Doret, Michel Detroyat pour ne citer qu’eux l’animent avec brio. Le sexe prétendu faible s’en mêle avec Adrienne Bolland, Hélène Boucher ou Maryse Bastié. Les records se succèdent, parfois insolites comme celui de Fronval qui enchaîne 1111 boucles en un peu moins de cinq heures. Les compétitions prennent forme avec des programmes imposés et libres à l’appréciation de l’oeil expert des juges spécialistes. Il faut se mesurer aux étrangers, à l’Allemand Feiseler ou à sa compatriote Leisel Bach, mais avant les années trente, le travail ne s’effectue qu’en solo.



La Patrouille d’Étampes

Il faut attendre 1931, l’initiative et le talent d’un groupe de moniteurs de l’Ecole de perfectionnement de Mondésir pour voir naître le premier groupe de voltige militaire avec la Patrouille d’Etampes sur Morane Saulnier MS 230. Le capitaine Amouroux et ses équipiers les adjudants-chefs Carlier et Dumas forment le premier trio. Le lieutenant Fleurquin, un an plus tard, prend la tête de cette formation prometteuse et, avec le concours de ses pilotes, la conduit sur les chemins de la postérité. En 1935, le MS 225 remplace le MS 230 et dès 1936 les évolutions s’accomplissent à cinq. En 1937, à la suite de la dissolution de l’Ecole d’Etampes la formation se replie sur Salon-de-Provence et prend le nom de Patrouille de l’Ecole de l’air.

La Patrouille Weiser de Dijon

Entre temps, la 1er escadrille du GC 1/7 de Dijon, se dotant en janvier 1934 de MS 225, constitue à son tour un dispositif aérien de prestige : la Patrouille Weiser de Dijon, du nom du commandant Weiser son premier « leader ». Une spécialité de cette patrouille réside dans le fait de lier les avions l’un à l’autre lors des représentations. Elle compte jusqu’à 18 avions grâce à l’apport des Blériot SPAD 510 du GC 11/7. La Fête des Cocardes en juillet 1937 représente une consécration pour ces patrouilles et pour les démonstrations individuelles d’Adam, Amouroux, Borde, Clavière, Fleurquin, Pouyade et Weiser.

Du Vampire au Mystère IV A

Après guerre, l’Armée de l’air s’équipe de Stampe 5V 4 et le capitaine Périer, sur ce type d’appareil, dirige alors la Patrouille de Tours. En 1947, momentanément, le hasard ramène cette formation à Etampes, ce qui lui permet de reprendre de façon éphémère le nom de son illustre aînée. Appelée Escadrille de présentation de l’Armée de l’air le 1er septembre 1948, elle remplit sa mission jusqu’au début des années 50 (*). Jusqu’au moment où le jet va s’imposer par souhait du public et sous la pression des « teams » étrangers. Résultant de l’engouement des pilotes et de l’initiative spontanée d’escadres, voire d’escadrons, des patrouilles « réacteurs » naissent et se produisent avec succès; celle de la 2e escadre sous l’impulsion du commandant Gauthier (futur chef état-major de l’Armée de l’air); celle de la 4e escadre à Friedrichshafen avec le capitaine Marias ; la 3e escadre à Reims enfin avec le commandant Delachenal.

Le 17 mai 1953, meeting à Alger Maison-Blanche : les F84 G « Thunderjet »de la « 3 » figurent au programme et, en rivalité avec les Skyblazer américains, déchaînent l’enthousiasme du grand public. Jacques Noetinger, le commentateur, emporté par sa fougue, dans le feu de l’action, par un écart de langage – ô combien pardonnable - l’appelle Patrouille de France. C’est chose faite. La Patrouille de France est née et baptisée. (voir contribution)

D’initiatives spontanées à l’origine, elle devient officielle sous ce vocable. Sa mise en oeuvre et son animation s’intègrent dès lors à la mission d’une escadre à compter de 1953. La 3e escadre a bien entendu l’honneur de remplir cette noble mission la première. Ce sont ensuite la 2e de Dijon en 1954 et de 1957 à 1961, la 12e de Cambrai en 1955, la 4e de Bremgarten en 1956 et enfin la 7e de Nancy en 1962 et 1963. Du F 84 G à l’Ouragan, de l’Ouragan au Mystère IV A, les fumigènes bleus, blancs, rouges, utilisés déjà sur Vampire, ponctuent la qualité des séries de plus en plus élaborées et prolongent le charme créé par la pureté des trajectoires que le spectateur ne voudrait oublier. Mais, budget oblige, la Patrouille de France sur avions d’arme doit disparaître. Fort heureusement la Patrouille de 1’Ecole de l’Air, riche des traditions de celle d’Etampes s’est entretenue à Salon.

Magistèrement vôtre

Rééquipée en 1957 par trois puis six CM 170 « Fouga Magister », dirigée successivement par le capitaine Kerguelen, le lieutenant Angot, les capitaines Chapus et Grand’Eury, elle est apte à reprendre le flambeau. L’avion est élégant, les moniteurs de Salon dignes de la mission. Que la Patrouille de France vive donc en se régénérant sur celle de l’Ecole de l’air. Six, neuf, jusqu’à onze appareils en 1971. Les Magister font merveille durant treize ans. Ils tournent dans « un mouchoir de poche » pour des avions à réaction et se montrent parfaitement adaptés aux spectacles aériens qu’ils effectuent. Le 25e anniversaire de la Patrouille de France est célébré avec faste le 9 juillet 1978 à Salon comme pour concrétiser la réussite de cette unité. La dernière représentation sur cet avion aura lieu le 16 septembre 1980. Dès lors, le réacteur Marboré VI et son sifflement strident s’inclinent devant le Larzac 04, double flux économique et performant. La fine silhouette du CM 170 avec son « papillon » insolite est remplacée par celle d’un avion aux allures de dauphin capricieux.

Place à l’Alphajet. Il effectue sa première représentation, livrée « Patrouille de France », le 17 mai 1981. Salons d’aéronautique, meetings aériens nationaux et internationaux, manifestations de prestige, la Patrouille de France est dès lors plus que jamais omniprésente. Tant et si bien que sa tournée sur le continent américain en été 1986 se transforme en événement historique. Pour le centenaire de la Statue de la Liberté, la Patrouille de France déploie son panache tricolore dans le ciel de New-York, survolant la cité durant 90 secondes avant de remonter l’Hudson. Elle poursuit sa triomphale conquête de l’Amérique sur la plage de Coney Island, du 3 au 6 juillet, devant 1,5 million de spectateurs. Après une présentation à Chicago, elle achève en domaine canadien sa « symphonie du nouveau monde ».

La Patrouille de France au présent (en 1993)

Mais la Patrouille de France ne renie pas, pour autant, sa terre natale : lors de la saison 1988, elle ne franchit pas les frontières nationales. Outre sa participation au centenaire de Roland Garros, elle évolue devant 60 000 spectateurs à la Ferté-Alais, le 22 mai 1988. Offrant, entre autres figures, le Té, le croisillon, ainsi qu’un surprenant et mémorable coeur fléché. Au terme de cette saison 88, la Patrouille de France totalise alors près de 76320 heures de vol, 1300 présentations, 50 millions de spectateurs, 130 pilotes successifs. Multipliant les étapes européennes en 89 - Coningsby, Koksijde, Palerme, Dublin puis Bilbao - la Patrouille de France vit de surcroît une tournée triomphale sous les latitudes du Proche-Orient. Après Ankara et Tel-Aviv, elle évolue devant les Pyramides de Guizèh, survolant ainsi quarante-cinq siècles d’histoire. Si la saison 90 est plus modeste, avec quatre incursions en Grande-Bretagne, la Patrouille de France accomplit sa mission d’ambassadrice au Maroc, les 4 et 5 mai. Une vocation internationale qu’elle prolonge en 1991 avec ses premières exhibitions dans les pays de l’Est. A Prague, Budapest, Poznan, au cours de 53 manifestations, elle réserve aux publics tchèque, hongrois et polonais, la panoplie de son savoir-faire agrémentée de ses dernières exclusivités.

A l’occasion de ses quarante ans de virtuosité et de féerie, la Patrouille de France a bien rempli son agenda 1993, avec plus de cinquante démonstrations. Le 16 juin au Cap d’Agde pour les jeux méditerranéens, le 18 juillet à Hradec Kralove en Tchécoslovaquie, le 8 août à Biarritz pour l’année Latécoère. Avec son cheval de bataille, l’Alphajet, moderne et musclé, avec ses pilotes qui ont à coeur de refléter l’image vraie de leurs camarades d’escadre, la Patrouille de France incarne la modernité et la vitalité de l’Armée de l’air.

Lcl Henri Guyot

(*) Sans oublier, en 1947, la Patrouille tricolore de l'Ecole de Chasse de Meknès

Voir biographie du Cne Duthoit

Les Leaders :
(Cliquez sur les profils)

1953 : Cdt Delachenal
1954 : Cne Labaye
1955 : Ltt Tourniaire
1956 : Ltt Bretagnon
1957 à 1959 : Cne Capillon
1960 : Cne Castagnos
1961 et 1962 : Cne Brieu
1963 : Cne Bigois
1964 : Cne Grand’Eury
1965 : Cne Grand’Eury
1966 : Cne Roger
1967 : Cne Duguet
1968 et 1969 : Cne Delsol
1970 : Cne Pagès
1971 : Cne Pagès
1972 : Cne Pissochet
1973 et 1974 : Cne Courtet
1975 et 1976 : Cne Job
1977 : Cne Piazzalunga
1978 : Cne Amberg
1979 à 1981 : Cdt Inge
1981 : Cdt Inge
1982 et 1983 : Cdt Komajda
1984 : Cdt Monnet
1985 : Cdt lmberti
1986 : Cdt Féraud
1987 : Cdt Dutartre
1988 : Cdt Velluz
1989 : Cdt Hendel
1990 : Cdt Festas
1991 : Cdt Barou
1992 : Cdt Reyre
1993 : Cdt Connan

Bases de stationnement :
1953 : Reims
1954 : Dijon
1955 et 1956 : Cambrai
1956 : Bremgarten
1957 à 1961 : Dijon
1962 à 1963 : Nancy
depuis 1963 : Salon-de-Provence

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